Giuliana sâaccroupit prĂšs de sa petite-fille.
â Nina, ma chĂ©rie, montre-moi ton genou. Tu as trĂšs mal ?
La fillette renifla et secoua la tĂȘte.
â Je ne voulais pas casser le verre, mamie.
â Je sais, ma chĂ©rie. Personne ne voulait que cela arrive.
Beatrice souleva doucement sa fille et lâemmena jusquâĂ un banc pour examiner son Ă©gratignure.
Giuliana se tourna alors vers Violetta.

â Tu te souviens de mon cinquantiĂšme anniversaire ?
Violetta baissa les yeux.
Elle nâavait que huit ans Ă lâĂ©poque.
La famille vivait dans un petit appartement Ă la pĂ©riphĂ©rie de GĂȘnes. Ils nâavaient pas beaucoup dâargent, mais Giuliana tenait Ă©normĂ©ment Ă cĂ©lĂ©brer dignement son cinquantiĂšme anniversaire.
Pendant plusieurs mois, elle avait économisé pour acheter un magnifique service en porcelaine fine.
Le jour de son anniversaire, des proches, des voisins et des collÚgues de son mari étaient venus.
La petite Violetta voulait absolument aider sa mĂšre Ă mettre la table.
Elle portait un plateau rempli de tasses lorsquâelle trĂ©bucha sur le bord du tapis.
Le plateau tomba.
Trois tasses se brisĂšrent.
Giuliana, Ă©puisĂ©e aprĂšs une journĂ©e entiĂšre passĂ©e Ă prĂ©parer la fĂȘte, perdit patience.
â Tu as tout gĂąchĂ© ! cria-t-elle devant les invitĂ©s. Je tâavais demandĂ© de ne toucher Ă rien ! Pourquoi ne mâĂ©coutes-tu jamais ?!
Violetta sâĂ©tait alors enfuie dans sa chambre.
Elle y Ă©tait restĂ©e presque toute la soirĂ©e, terrifiĂ©e Ă lâidĂ©e de retourner auprĂšs des invitĂ©s.
Lorsque son pÚre était venu la consoler, la petite fille lui avait demandé :
â Papa, est-ce que maman mâaime moins maintenant ?
Giuliana sâinterrompit.
â Ton pĂšre ne mâa racontĂ© cela que quelques jours plus tard, poursuivit-elle doucement. Et mĂȘme Ă ce moment-lĂ , je nâai pas trouvĂ© le courage de te demander pardon.
Violetta essuya ses larmes.
â Je mâen souviens, maman. Je me souviens de tout.
â Je sais, ma fille. Et je vois quâaujourdâhui, tu tâes retrouvĂ©e exactement Ă ma place.
Un profond silence sâinstalla autour dâelles.
Lorenzo sâapprocha doucement de sa future Ă©pouse.
â Violetta, viens, allons voir comment va Nina.
Mais elle ne bougea pas.
Devant ses yeux se tenait cette petite fille, dans leur ancien appartement, qui pleurait à cause de quelques tasses cassées.
Et soudain, Violetta comprit pourquoi elle avait passé toute sa vie à avoir si peur de commettre des erreurs.
Pourquoi elle vérifiait toujours chaque petit détail.
Pourquoi elle réagissait si douloureusement au moindre imprévu.
Elle avait toujours pensé que si tout était parfait, personne ne pourrait lui faire de reproches.
Et maintenant, elle venait elle-mĂȘme de faire ressentir cette mĂȘme honte Ă une enfant de six ans.
â Maman, murmura Violetta, ce jour-lĂ , jâĂ©tais vraiment persuadĂ©e dâavoir gĂąchĂ© toute ta fĂȘte.
Giuliana prit la main de sa fille.
â Et moi, jâai perdu toute une soirĂ©e avec toi Ă cause de trois tasses cassĂ©es. Je le regrette encore aujourdâhui.
â Pourquoi ne mâen as-tu jamais parlĂ© ?
â Jâavais honte. Et ensuite, je pensais que tu avais oubliĂ©.
Violetta esquissa un sourire amer.
â Ce sont des choses quâon nâoublie pas toujours.
Elle sâapprocha lentement du banc oĂč Beatrice soignait le genou de sa fille.
Nina Ă©tait assise, la tĂȘte baissĂ©e.

â Nina, est-ce que je peux mâasseoir Ă cĂŽtĂ© de toi ?
La fillette ne répondit pas, mais se décala légÚrement.
Violetta sâassit doucement prĂšs dâelle.
â Je voudrais te demander pardon.
Nina leva les yeux, surprise.
â Pourquoi ?
â Parce que je tâai criĂ© dessus. Tu nâes pas tombĂ©e exprĂšs. Et moi, je tâai fait encore plus peur.
â Tu nâes plus fĂąchĂ©e contre moi ?
â Non, ma chĂ©rie. Et tu sais quoi ? MĂȘme si tu avais cassĂ© tous les verres de ce mariage, cela ne ferait pas de toi une mauvaise petite fille.
Nina resta silencieuse un moment.
Puis elle demanda timidement :
â Et la robe, on peut la laver ?
Violetta éclata de rire à travers ses larmes.
â Bien sĂ»r. Et si la tache ne part pas, nous choisirons ensemble une nouvelle robe pour toi.
La fillette se jeta dans les bras de sa tante.
Beatrice dĂ©tourna la tĂȘte et essuya discrĂštement ses yeux.
Lorsque Violetta se releva, Lorenzo sâapprocha dâelle.
â Alors, ma jolie mariĂ©e, on se marie ?
Elle regarda sa montre.
La cérémonie avait déjà prÚs de quarante minutes de retard.
Le vent avait légÚrement ébouriffé les fleurs, et une grande tache humide était restée sur le plancher en bois.
â Oui, rĂ©pondit-elle. Mais dâabord, que quelquâun apporte de lâeau Ă Nina. Et quâon lâaide Ă se changer.
Vingt minutes plus tard, les invitĂ©s se rassemblĂšrent Ă nouveau devant lâarche de mariage.
Nina se tenait prÚs de sa mÚre dans une petite robe bleue de rechange que Beatrice avait prudemment glissée dans son sac.
Un petit pansement recouvrait son genou.
Juste avant le début de la cérémonie, Violetta appela soudain sa niÚce.
â Nina, tu voulais mâaider aujourdâhui, nâest-ce pas ?
La fillette hocha la tĂȘte.
â Alors, est-ce que tu voudrais tenir mon bouquet pendant que nous Ă©changerons nos alliances ?
Le visage de Nina sâillumina dâun immense sourire.
â Vraiment ?
â Vraiment.
Lorsque la musique commença, Giuliana était assise au premier rang et regardait ses deux filles.
Elle pensait Ă toutes ces annĂ©es quâelle avait passĂ©es Ă regretter des choses quâelle aurait simplement pu exprimer Ă voix haute.
AprĂšs le mariage, lorsque les invitĂ©s commencĂšrent Ă partir, Violetta sâapprocha de sa mĂšre.
â Maman, merci de mâavoir arrĂȘtĂ©e.
Giuliana secoua la tĂȘte.
â Jâaurais prĂ©fĂ©rĂ© apprendre Ă demander pardon bien plus tĂŽt.
â Tu lâas fait aujourdâhui.
La vieille dame serra tendrement sa fille dans ses bras.
Quelques semaines plus tard, Violetta reçut une petite boßte envoyée par sa mÚre.
Ă lâintĂ©rieur se trouvait lâunique tasse qui avait survĂ©cu de ce fameux service de porcelaine.
à cÎté, il y avait un petit mot :
« Ma chĂ©rie, jâai conservĂ© cette tasse pendant presque trente ans. Autrefois, elle me rappelait le service brisĂ©. DĂ©sormais, quâelle nous rappelle Ă toutes les deux quâaucun objet au monde ne mĂ©rite les larmes dâun enfant. Pardonne-moi. Maman. »
Violetta posa la tasse sur une étagÚre de sa cuisine.
Et chaque fois que quelque chose tombait, se cassait ou ne se déroulait pas comme prévu dans la maison, elle repensait à cette journée au bord de la mer.
Peu Ă peu, les photographies du mariage trouvĂšrent leur place dans lâalbum familial.
Sur lâune dâelles, Nina se tenait Ă cĂŽtĂ© de la mariĂ©e, tenant fiĂšrement son bouquet.
Sur une autre, Giuliana serrait ses deux filles dans ses bras.

Câest prĂ©cisĂ©ment cette photographie que Violetta plaça dans un cadre prĂšs de son lit.
Car avec le temps, elle avait compris une vĂ©ritĂ© toute simple : une fĂȘte parfaite finit par ĂȘtre oubliĂ©e, mais les paroles prononcĂ©es sous le coup de la colĂšre Ă une personne que lâon aime peuvent parfois rester gravĂ©es dans son cĆur toute une vie.
Et pourtant, mĂȘme aprĂšs de nombreuses annĂ©es, il est toujours possible de trouver la force de prononcer les mots les plus importants :
â Pardonne-moi. Jâavais tort.



