C’est ma maison, et je ne vais pas me serrer pour toi ni pour ta famille, n’y tenant plus, lâcha Lera.

Le futur mari — désormais ex — avait décidé qu’il était le maître de la maison.

— Maman, j’arrive, dans une demi-heure je serai à la gare.

Lera pressa le téléphone contre son oreille en regardant par la fenêtre du train.

Dehors, des lotissements de banlieue défilaient, des noms de stations familiers.

— Alors, cette formation, ça s’est bien passé ? demanda sa mère d’une voix vive, avec cette pointe habituelle de curiosité.

— Ça va.

Nouveaux standards de mise en rayon, gestion des réclamations, motivation du personnel.

Trois jours de cours, deux jours de pratique.

— Et la maison ?

Tu t’es déjà installée ?

Lera sourit en regardant la route.

— Oui, maman.

Denis et moi, on a déjà emménagé, on vit ensemble.

— « On » ? La voix de sa mère s’illumina.

C’est ce Denis dont tu m’avais parlé ?

— Oui.

Ça fait déjà six mois, je te l’ai dit.

C’est sérieux.

— Lerotchka, enfin !

Je commençais à m’inquiéter que tu restes seule dans cette maison.

La maison de grand-mère, c’est bien, mais toute seule, c’est triste.

Tu me le présenteras quand ?

— Maman, plus tard.

Là je vais arriver, je vais me reposer du voyage.

— D’accord, d’accord, je ne t’embête pas.

Mais appelle plus souvent, d’accord ?

— D’accord, maman.

Je t’embrasse.

Lera rangea son téléphone dans son sac et s’adossa au siège.

Cinq jours de trainings l’avaient vidée, mais elle était de bonne humeur : le week-end, sa maison, Denis.

Elle s’imagina le soir sur la véranda, un peu de vin, parler de tout et de rien.

Peut-être faire un barbecue dimanche.

À la gare, elle prit un taxi et demanda de passer au supermarché.

Cinq minutes : une bouteille de rouge, un gâteau aux cerises — Denis adore ça.

À la caisse, elle composa son numéro.

Longues sonneries, puis une voix mécanique : l’abonné est indisponible.

Il dort, sûrement.

Après son service, il s’écroule toujours.

Lera remonta dans le taxi avec les sacs et donna l’adresse.

Le quartier était calme, en périphérie, dans un secteur de maisons individuelles.

La maison de grand-mère, elle l’avait héritée un an plus tôt, mais elle n’avait déménagé qu’au printemps, après un petit rafraîchissement.

Vieille, mais solide — c’est son grand-père qui l’avait construite dans les années soixante-dix.

Un terrain de six ares, des pommiers, des cerisiers, une pelouse qu’elle avait semée en mai.

Le taxi s’arrêta devant le portillon.

Lera paya, sortit avec la valise et les sacs.

Et se figea.

En plein milieu de la pelouse, il y avait une vieille Lada 2107 beige, aux phares ternes et au pare-chocs fissuré.

Les roues avaient creusé la terre, l’herbe était écrasée.

De la fumée montait derrière la maison.

Ça sentait les braises et la viande grillée.

Quelque part, un enfant criait — pas en pleurant, en criant de joie, comme les enfants quand ils courent sans surveillance.

Lera entra dans la cour, traînant la valise d’une main et tenant de l’autre le sac avec le gâteau et le vin.

Elle s’arrêta net.

Sur le perron, une femme inconnue d’une trentaine d’années, en pantalon de sport et débardeur, pianotait sur son téléphone.

À côté, une tasse et un cendrier plein de mégots.

Près du barbecue, un gros type en short camouflage retournait des saucisses.

Et entre les pommiers, un petit garçon d’environ six ans courait en tapant dans un ballon.

— Oh, Lerotchka, te voilà, ma chérie !

Denis apparut au coin de la maison avec une bière à la main.

Il s’approcha, l’embrassa sur la joue.

— Alors, comment tu vas ?

Ton déplacement s’est bien passé ?

T’es fatiguée, hein ?

— Ça va… cinq jours à courir avec ces trainings…

— Parfait, tu vas te reposer maintenant.

Viens, fais connaissance.

Ça, c’est Tolik, mon frère, avec sa famille.

Ils viennent de Beriozovka.

Lera restait immobile, le gâteau dans les mains, sentant quelque chose se refermer en elle.

— Dans quel sens : « ils viennent » ?

— Ben… ils ont vendu la maison, ils ont décidé de s’installer en ville.

Il faut mettre Kirioucha à l’école, en septembre c’est la première classe.

Et Tolik est dans le bâtiment, il cherche du travail.

Je me suis dit : qu’ils vivent chez nous en attendant de s’installer.

— Chez nous ?

Denis posa sa bière sur la rambarde du perron et s’approcha.

— Oui.

Écoute, il va aider pour le toit, il faut le rafistoler, tu le sais.

Et il changera les fenêtres : il a des mains en or, un pro, je te jure !

Et Janka va s’occuper des papiers peints, elle est débrouillarde.

Pourquoi payer des étrangers quand on a les nôtres ?

Ils resteront une semaine, juste le temps de regarder autour, et tout le monde est content.

La femme sur le perron leva les yeux de son téléphone.

— Salut.

Moi c’est Jeanne.

— Lera, répondit-elle machinalement.

Tolik, près du barbecue, lui fit signe.

— Salut !

Je finis les saucisses et on s’assoit tranquille.

Le petit arriva en courant, essoufflé, le ballon sous le bras.

— Papa, j’ai faim !

— Attends, Kirioucha, ça arrive.

Lera regarda Denis.

Il souriait, comme s’il venait de lui offrir un cadeau.

— C’est temporaire, dit-il.

Une semaine, le temps qu’ils se repèrent.

— Denis, murmura-t-elle, tu aurais pu au moins m’appeler.

— Ils sont arrivés hier seulement, je pensais que tu rentrerais plus tard.

Je voulais t’accueillir, t’expliquer calmement.

— Calmemment ?

Elle regarda la pelouse écrasée, la voiture étrangère, les mégots sur son perron.

Puis le gâteau et le vin dans ses mains.

Une soirée romantique.

Bien sûr.

— D’accord, dit-elle doucement.

On parlera après.

Elle entra dans la maison.

Dans l’entrée, il y avait des sacs étrangers, des baskets d’enfant traînaient au milieu du couloir.

Dans la cuisine : une montagne de vaisselle sale dans l’évier, des bouteilles de bière vides sur la table, des miettes par terre.

Dans le salon, sur son canapé : des draps froissés et le pull de quelqu’un.

Lera posa la valise près de la porte, le gâteau sur la table, le vin à côté.

Elle alla dans la chambre : c’était propre, mais une veste étrangère pendait sur la chaise, et une trousse de maquillage de femme était posée sur la table de nuit.

Elle revint à la cuisine, s’assit sur un tabouret et fixa la fenêtre.

Dehors, Denis parlait avec son frère, ils riaient tous les deux.

Jeanne était toujours assise sur le perron.

Le petit recommença à faire rouler son ballon entre les pommiers.

Son téléphone vibra : un message de sa mère.

« Tu es arrivée ? Ça va ? »

Lera répondit : « Oui, tout va bien » et envoya.

Puis elle fixa longtemps l’écran, sans comprendre qui elle essayait de tromper.

Le soir, quand les invités se dispersèrent enfin dans les chambres, Denis s’assit au bord du lit et lui prit la main.

— Ne m’en veux pas, Ler.

Je n’ai vraiment pas eu le temps de te prévenir.

Ils ont appelé, ils ont dit : “On part”, et voilà.

Je n’allais quand même pas les mettre dehors.

— Tu aurais pu m’appeler.

— Le téléphone était déchargé, on courait partout.

Écoute, c’est la famille.

Ils restent une semaine, ils trouvent un appart — et ils partent.

Supporte un peu, d’accord ?

Il parlait doucement, presque tendrement.

Comme avant, au début.

Lera resta allongée dans le noir à se souvenir.

Il y a six mois, il était venu au magasin où elle travaillait livrer des bottes d’hiver, il s’était attardé pour discuter.

Puis il s’était mis à passer plus souvent : un café, un chocolat.

Cinéma, puis barbecue avec des amis.

Des fleurs sans raison.

Quand elle avait décidé d’emménager dans la maison héritée de sa grand-mère, Denis s’était proposé d’aider : il portait les cartons, montait les meubles, sans jamais se plaindre.

Et maintenant, il semblait différent.

Avec sa famille, il devenait bruyant, « chez lui », sûr de lui.

Et dans ce « chez lui », pour elle, il n’y avait étrangement plus de place.

Trois jours passèrent.

Aucun signe de travaux.

Le matin, Tolik partait “régler des trucs” — chercher du travail, disait-il.

Il rentrait vers midi, s’asseyait dans la cour avec Denis, ouvraient des bières.

Le soir, ils faisaient griller des saucisses, mettaient la musique à fond, riaient dans toute la rue.

Lera rentrait du travail épuisée — et là, la fête battait son plein.

Un soir, elle s’approcha du barbecue :

— Denis, et le toit ?

Quand vous commencez ?

— On aura le temps, pourquoi tu te presses ? dit-il en retournant une saucisse sans la regarder.

Il faut acheter des matériaux, surtout.

— Oui, c’est pas grand-chose, j’ai déjà regardé, ajouta Tolik en buvant sa bière.

— Je peux payer.

Dites-moi ce qu’il faut, je m’arrête, j’achète, on se fait livrer.

— Ne t’agite pas, Denis agita la main.

On gèrera.

Assieds-toi plutôt, mange avec nous.

Lera fit demi-tour et entra dans la maison.

Dans la cuisine : montagne de vaisselle, bouteilles vides, miettes au sol.

Jeanne prit vite ses aises.

Le quatrième jour, Lera ne retrouva pas son rouge à lèvres.

— Ah, c’est moi qui l’ai pris, dit Jeanne sans même avoir l’air gênée.

J’avais un entretien, le mien était fini.

Je pensais que ça ne te dérangeait pas.

— Et demander ?

— Oh, tu étais au travail.

Je t’en rachèterai, je te le rendrai.

Le matin suivant, le démaquillant disparut.

— Le mien est fini, et je n’ai pas eu le temps d’aller au magasin, expliqua Jeanne.

Lera sortit sans un mot un flacon de réserve.

Le soir, elle découvrit que ses affaires de la commode de la chambre avaient été mises dans un carton, et qu’à la place, il y avait des vêtements d’enfant, des shorts et des t-shirts de Kirioucha.

— On a un peu réorganisé, pour que ce soit plus pratique, dit Jeanne.

Il faut bien que l’enfant ait un endroit où mettre ses affaires.

Au travail, Marina vit tout de suite que quelque chose n’allait pas.

— Qu’est-ce que tu as ?

Tu n’as pas bonne mine.

— Tu imagines : Denis a ramené sa famille.

Son frère, sa femme et leur enfant, venus du village.

Ils veulent s’installer en ville.

— Directement chez toi ? s’étrangla Marina.

— Oui.

Il dit que c’est temporaire, qu’ils vont réparer le toit.

— Ah oui, temporaire… je connais.

Quand on a acheté notre appart, mon mari a commencé pareil : un ami “pour une semaine”, puis sa sœur avec les enfants.

J’ai supporté six mois, je me disais : bon, c’est la famille, c’est gênant de refuser.

Et puis j’ai dit : encore une fois, et je les sors sur-le-champ, je m’en fiche de qui c’est.

Mon mari a râlé, mais il a compris.

Lera hocha la tête, sans répondre.

On dirait bien que ça l’attend aussi.

Elle pensait que ça ne pouvait pas être pire.

Elle se trompait.

Le lendemain, Denis était sorti le matin, puis il revint après déjeuner — avec sa mère.

Lera sortit sur le perron et vit une femme petite, en imperméable beige, un grand sac à la main.

— Oh, alors c’est toi ! s’exclama la femme en joignant les mains.

Une beauté !

Denis m’a tellement parlé de toi, et je me disais : quand est-ce qu’on se verra ?

Tamara Ivanovna, mais tu peux dire Tamara.

— Lera, dit-elle en serrant la main tendue.

— J’étais chez le médecin, j’avais une ordonnance, et je me suis dit : je passe vous voir, regarder mon fils, faire ta connaissance.

Et voilà Tolik avec Jeanne et Kiriouchenka.

Toute la famille est réunie !

Elle entra dans la maison comme chez elle, en s’extasiant : comme c’est cosy, comme Lera est formidable.

Elle resta “pour le thé”.

Le thé s’étira jusqu’au soir, puis Denis dit :

— À cette heure-ci, elle ne va pas repartir, elle dort ici, et demain je la ramène.

Lera l’emmena dans la chambre :

— Denis, mais où tu les mets tous ?

La maison n’est pas élastique.

— Oh, allez, tu réagis trop, dit-il en haussant les épaules.

On va se serrer un peu, c’est ma famille.

Et puis tu voulais rencontrer ma mère, non ?

Voilà, tu l’as rencontrée.

— Je n’imaginais pas ça comme ça.

— Et comment alors ?

Maman est venue, elle est contente de te voir.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Lera voulait dire que tout n’allait pas.

Mais elle se tut.

Demain devint après-demain.

Tamara Ivanovna s’installa en un instant.

Elle cuisinait pour tout le monde, régnait sur la cuisine comme si c’était la sienne.

— Des petits pâtés, les garçons aiment ça, je parle des miens : Denis et Tolik, et Kiriouchenka, disait-elle en étalant la pâte.

Le soir, ils étaient cinq à table : Tamara Ivanovna, Denis, Tolik, Jeanne, Kirioucha.

Ils parlaient de connaissances de Beriozovka, se racontaient l’enfance des deux frères, riaient.

Et Lera, assise à côté, se sentait invitée dans sa propre maison.

Le week-end, Denis ouvrit le buffet vitré.

— Oh, quel service ! dit-il en sortant des tasses en porcelaine à liseré doré.

Allez, on va boire le thé “comme il faut”, parce que les mugs, c’est comme à la gare.

— Non, ne fais pas ça, dit Lera en s’avançant.

C’est celui de ma grand-mère, elle l’a reçu pour son mariage.

Je ne m’en sers jamais.

— C’est dommage, ricana Denis.

Tu veux quoi, le regarder ?

La vaisselle, ça sert.

Il posa les tasses sur la table.

Jeanne versa le thé, Tamara Ivanovna coupa le gâteau.

Kirioucha courait avec son ballon dans le salon.

— Kirioucha, pas de ballon dans la maison, dit Lera.

Le garçon se calma, s’assit dans un coin.

Mais cinq minutes plus tard, il se releva et recommença à taper dans le ballon.

— Kirioucha !

— Oh, arrête, fit Tolik d’un geste.

Un enfant ne peut pas rester assis, il a besoin de bouger.

Le ballon cogna l’encadrement de la porte.

Les tasses frémirent.

Lera sursauta, mais elle n’eut pas le temps : le ballon rebondit et frappa la table.

La porcelaine s’effondra sur le sol dans un tintement fin, presque plaintif.

Lera se figea.

Par terre, des éclats blancs et dorés, tranchants, minuscules.

Le service de sa grand-mère.

Cinquante ans dans le buffet.

Il avait survécu aux déménagements, aux réparations, aux époques.

— Mais c’est un enfant ! s’exclama Jeanne en prenant Kirioucha dans ses bras.

Pourquoi tu le regardes comme ça ?

Il ne l’a pas fait exprès !

— Ce n’est rien, ajouta Tamara Ivanovna.

La vaisselle qui se casse, c’est pour le bonheur.

Lera se tourna lentement vers Denis.

Il avait une tasse à la main et fixait les morceaux au sol.

— Ne t’énerve pas, dit-il.

Bon, un service, il s’est cassé.

Et puis, cette maison, tu l’as eue gratis, avec tout ce bric-à-brac.

On s’en fiche, non, de quelques tasses ?

Quelque chose se rompit en elle.

Silencieusement.

Comme si le dernier fil venait de casser.

— Bon, dit Lera en relevant la tête.

Sa voix était calme, mais elle avait changé.

Je suis fatiguée de supporter ça.

Denis posa sa tasse sur la table.

— Lera, allez, c’est juste…

— Vous avez fait quoi, ici ?

Elle ne le laissa pas finir.

C’est un foyer d’accueil ?

Un lieu de passage ?

— Lera, qu’est-ce que tu racontes ?

Denis se leva, fit un pas vers elle.

Tu veux me ridiculiser devant ma famille ?

— Te ridiculiser ?

Elle ricana.

Et toi, tu ne me ridiculises pas ?

Tu as ramené une foule, sans demander.

Je rentre — c’est des beuveries, du bazar, des gens qui fouillent dans mes affaires.

Et c’est moi qui te ridiculise ?

— Mais c’est la famille… commença Tamara Ivanovna.

— C’est ma maison, coupa Lera.

La mienne.

Ma grand-mère me l’a laissée.

Et c’est moi seule qui décide qui vit ici et comment on s’y comporte.

— Tu te prends pour qui, à commander comme ça ?

Jeanne se leva, serrant Kirioucha contre elle.

Un service cassé, et alors ?

Fallait le laisser au buffet, pas le mettre sur la table.

— C’est moi qui l’ai mis ?

Lera se tourna vers Denis.

C’est toi qui l’as sorti.

Je t’ai dit non.

Et toi : “Tu veux quoi, le regarder ?”

— Allez, c’est un service, Denis grimaça.

Tu as eu cette maison gratuitement, avec tout ce bric-à-brac.

Pourquoi tu…

— Gratuitement ?

Bric-à-brac ?

Lera sentit une vague monter.

Ma grand-mère a vécu ici toute sa vie.

Elle a enterré mon grand-père.

C’est elle qui m’a élevée pendant que mes parents travaillaient.

Et pour toi, c’est “gratuit”, “du bric-à-brac” ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Alors qu’est-ce que tu voulais dire ?

Que comme j’ai hérité de la maison, on peut la salir ?

Amener ta famille, me pousser dans un coin ?

Tolik toussota, recula sa chaise.

— Écoute, on ne s’est pas imposés.

C’est Denis qui a proposé qu’on reste.

— Alors restez avec Denis.

Mais ailleurs.

Silence.

Tamara Ivanovna ouvrit la bouche, puis la referma.

Jeanne restait là, les yeux ronds.

— Lera, parlons calmement, tenta Denis en voulant lui prendre la main.

Elle recula.

— Il n’y a rien à discuter.

C’est ma maison.

Tu ne décides de rien ici.

Et je ne vais pas me serrer — ni pour ta famille, ni pour toi.

— Tu es sérieuse, là ?

— Absolument.

Tout le monde dehors.

Tout de suite.

Rassemblez vos affaires et partez.

Toi aussi, Denis.

Avec eux.

— Tu as bien réfléchi ?

Denis plissa les yeux.

Je vois que tu dérailles.

— Tu entends mal ?

Ou je dois répéter dans une autre langue ?

Denis serrait les poings.

Son visage vira au rouge.

Il marmonna :

— Tu vas le regretter.

Tu reviendras en courant.

Elle sortit sur le perron et s’assit sur la marche, les yeux fermés.

Derrière elle, des voix : Tamara Ivanovna gémissait, Jeanne reprochait quelque chose à Tolik, des portes de placards claquaient.

Une demi-heure plus tard, la vieille Lada s’avança dans la cour.

Tolik chargeait les sacs dans le coffre, Jeanne installait Kirioucha à l’arrière.

Tamara Ivanovna passa devant Lera sans la regarder, monta dans la Logan de Denis, à l’aile rouillée et au pare-brise fissuré, et claqua la portière avec ostentation.

Denis sortit en dernier.

Il s’arrêta près du perron.

— Tu es sérieuse ?

Comme ça, tu nous mets dehors ?

Lera leva les yeux vers lui.

— Pars, Denis.

Il resta une seconde, cracha à ses pieds et alla à la voiture.

Il démarra en trombe.

Les deux voitures quittèrent la cour et, une minute plus tard, on ne les entendait plus.

Lera resta assise sur le perron, regardant la cour vide.

La pelouse écrasée, les traces de pneus, une bouteille de bière oubliée près du barbecue.

Le silence.

Un silence vrai, profond — pour la première fois depuis cette semaine interminable.

Elle sortit son téléphone et trouva “Maman” dans ses contacts.

— Allô, Lerotchka ?

Il y a un problème ?

— Maman, dit-elle d’une voix tremblante, je les ai mis dehors.

Tous.

Et Denis aussi.

Un silence.

— Attends, attends, reprends depuis le début.

Qu’est-ce qui se passe chez toi ?

Et Lera raconta.

Le frère avec sa famille, la future belle-mère, les soirées à la bière, le service.

Et cette phrase : “tu as eu cette maison gratuitement”.

Elle parlait, et elle sentait que ça se relâchait, comme si on lui enlevait une pierre de la poitrine.

— Tu as bien fait, dit sa mère quand elle eut fini.

Moi, je n’aurais pas tenu aussi longtemps.

Tu es courageuse.

— Maman, je suis seule maintenant.

— Et alors ?

Tu es chez toi.

Dans la maison de ta grand-mère.

Ça, ça vaut cher.

Et des hommes… il y en aura d’autres.

Des bons.

Après l’appel, Lera resta encore longtemps sur le perron.

La cour était silencieuse.

Quelque part derrière la clôture, un chien aboyait ; une voiture passa dans la rue voisine.

Elle se leva et rentra.

Dans le salon, les éclats du service étaient toujours là.

Lera prit un balai, les ramassa soigneusement dans une pelle.

Elle resta un instant à regarder les morceaux blancs bordés d’or.

— Pardon, mamie, murmura-t-elle.

Ce n’est pas ma faute.

Elle jeta les morceaux à la poubelle.

Elle traversa les pièces : partout, des traces du passage des autres.

Coussins froissés, miettes, taches.

Mais on peut nettoyer.

On peut réparer.

Elle ouvrit la fenêtre de la chambre et laissa entrer l’air frais.

Pour la deuxième fois.

Pour la deuxième fois, elle retombait sur les mêmes erreurs : faire confiance, laisser entrer quelqu’un dans sa vie, et finir étrangère chez elle.

Son premier mari aussi avait commencé avec de belles paroles et de l’attention.

Lui aussi promettait que tout irait bien.

Lera serra les poings.

Non.

Plus jamais.

Cette maison est à elle.

Sa vie est à elle.

Et plus personne n’osera lui dire : “supporte”.

Elle sourit — pour la première fois depuis une semaine.